Apophtegme mémorable, lancé naguère par un John Cage tout empreint de profondeur et d’humour: « Je n’ai jamais écouté un son sans l’aimer; le seul problème avec les sons, c’est la musique. » On le dirait créé à l’intention de Jacques Demierre. Qu’il suffise de considérer l’éclectisme dont ce dernier fait preuve, pis, sa volonté obstinée, depuis les premières manifestations sonores qu’il ait offertes à la communauté. Si l’on nous permet de jouer sérieusement avec ce que disent les mots, notons que le «phtegme» du début, de l’ancien grec phtegma, désigne le produit sonore de toute activité, ce qui bruit, qui sonne, avant même de devenir son articulé, parole, chant, musique. Admettons un instant que la musique constitue en effet, pour les sons, un «problème» plus grave qu’il n’y paraît, et écoutons Demierre, dont toute la production, séduisante mais déconcertante, engageante mais exigeante, pourrait bien nous inciter à suivre la généalogie de l’apophtegme: un parcours propre à révéler qu’avant la musique il y a tout un monde, plus précisément une activité primordiale du monde, qui met en branle bruissements, sonorités, balbutiements, rumeurs, ondes, bien loin a priori de ce que nos tympans croient devoir faire entendre aujourd’hui dans la chapelle bien ordonnée de la musique.
Il est vrai, en outre, que pour définir ce que fait Demierre, le terme précis semble manquer. Ou plutôt qu’il y en a trop. Faut-il le saisir comme compositeur d’oeuvres strictement écrites et maîtrisées, depuis la composition pour piano solo jusqu’à l’oeuvre pour orchestre ou l’opéra, ou bien en tant qu’improvisateur qui, seul ou en petit groupe, se laisse inspirer dans l’urgence de l’instant? Or, plutôt que de considérer la composition et l’improvisation comme deux activités strictement séparées, les trajets continus de Demierre entre ces deux pôles nous font entendre que l’un et l’autre sont en interaction permanente. Lorsque lui-même improvise a lieu en réalité ce qu’il décrit comme « une composition instantanée »: gestes, mémoires, écoutes, univers sonores longuement mûris et tout à la fois recréés dans l’instant. En retour, la sensation corporelle si particulière qui meut le musicien lors de l’improvisation (et qui transforme les prestations de Demierre au piano en d’intenses performances chorégraphiques) se trouve inscrite au coeur de ses partitions écrites, qui exigent bien souvent de l’interprète qu’il déborde son savoirfaire et ses réflexes techniques de virtuose. Par ailleurs, classer Demierre comme un pur praticien de la musique serait certes rendre hommage à sa polyvalence pianistique et compositionnelle, mais ce serait passer sous silence celui qui, par son activité de théoricien, musicologue, enseignant, responsable d’un «séminaire son» dans une école d’art, montre à quel point l’univers sonore, le monde des bruits, est matière bonne à penser.
Tout aussi brouillée est la question des frontières entre les genres que Demierre franchit sans complexes: son engagement sur les scènes du jazz ou de l’improvisation l’emporte-t-il sur son intérêt pour la musique dite « savante » (ou académique), l’expérimentateur électronique sur l’explorateur des sphères du rock, le créateur d’installations urbaines sur le performer et le poète sonore? Avec lui, en tous les cas, la question du dépassement des genres est posée avec acuité. C’est déjà un grand mérite, certes, que d’oeuvrer au décloisonnement des genres établis, quitte à en subir parfois les conséquences, sociales justement: le fait de devoir se soumettre à une certaine errance entre les catégories de la musique. Or, plutôt que subir cette errance comme une fatalité, Demierre sait la transformer en lieu de passage: en témoignent ses collaborations avec les acteurs les plus divers de la vie artistique et culturelle, chorégraphes, comédiens, pédagogues musicaux, artistes plasticiens, professionnels de la radio.
Mais tout cela procède, chez lui, d’une conviction plus profonde ou, mieux, d’une attitude éthique qui ne se restreint pas à la musique: la conviction de la nécessité qui nous incombe de prêter l’oreille, activement et sans relâche, au réel, ce réel que Demierre insiste tant à faire entrer dans chacune de ses activités. On devrait parler ici, vers l’amont, des multiples influences et intérêts (philosophiques, littéraires, linguistiques, artistiques) qui le motivent, et qui remontent bien audelà de la tradition musicale proprement dite. Vers l’aval, cette attitude fondamentale permet de préciser ce qui constitue une donnée fondamentale de sa poétique: d’elle provient la nécessité d’ouvrir la musique à l’espace du monde. Demierre, plutôt qu’aux objets finis, aux « oeuvres d’art », nous propose de nous intéresser aux processus. Nous pouvons donc respirer: nous comprenons que, vue en ce sens – en ces sens multiples – l’activité de Jacques Demierre, cette activité d’écoute qu’il nous incite à développer nous-mêmes, est effectivement «musique». Par conséquent, c’est bien au sens d’un prix de « musique » qu’il faut entendre l’hommage que la Ville de Genève rend aujourd’hui à l’un de ses créateurs les plus originaux.
Notice biographique
Né en 1954 à Genève, Jacques Demierre y effectue des études
de lettres et de musique. Il déploie une activité de pianiste,
performer et compositeur, dont le travail prend des directions multiples:
musique improvisée, musique contemporaine, poésie sonore,
installation sonore, enseignement et théorie. Il participe à la
création de la revue Contrechamps. Il collabore avec de nombreux
musiciens en Suisse et à l’étranger, donne régulièrement
des concerts de piano solo, développe un travail d’écriture
et de performance poétique, enseigne à la Haute école
d’arts de Genève et participe à de nombreux stages de
composition et d’improvisation.
Parmi ses dernières compositions
SOS, action phonétique, pour trois voix parlées, flûte
contrebasse, live-électronique et mouvements, env. 60’, 2001
Sons de la plaine, installation sonore Festival Archipel, pour haut-parleurs et système informatique, 15 heures, 2002
Gad gad vazo gadati voicing through Saussure, pour deux voix parlées, en collaboration avec Vincent Barras, env. 30’, 2002
Traces, pour orchestres à cordes, env. 15’, 2003
Allo, j’écoute…, pour une vingtaine d‘enfants et sons fixés, env. 40’, 2004
Heterotopia, hörspiel-environnement sonore, pour dispositif électronique, trompette, voix, synthétiseur, conférencier, voix de femme, sons fixés, mixage, env 62’, 2005
Danger dans la surface, pour 8 voix et dispositif électronique, env 9’, 2006
Vidéo de la lauréate (format wmv , 55 Mo)

Roland
Le Blévennec [président de l’Association
de soutien à la musique vivante]; Claude
Jordan [musicien, compositeur[; Sandro
Rossetti [architecte-musicien]; Philippe
Dinkel [directeur HEM du Conservatoire de musique de Genève]; Vincent
Barras [musicien (absent)]